Apprendre à s'orienter dans un monde incertain

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IDENTITÉS, EXPÉRIENCES, PARADOXES ET ORIENTATION

Robert SOLAZZI - L'Indécis n° 64 (décembre 2006)


Je mettrai en exergue la citation d’un auteur italien du 18ème siècle, qu’Edgar MORIN et ses collaborateurs ont redécouvert récemment, Jean-Baptiste VICO :

« la clarté est le vice de la raison humaine, plutôt que sa vertu. »

Il met en cause la manière dont la société de la Renaissance a récupéré la pensée de DESCARTES. Le grand débat était : Descartes ou pas Descartes ? Ou bien Descartes ET autre chose ? En matière d’orientation, il s’est produit la même dérive : on a transformé des situations complexes en situations apparemment claires, rendant le problème encore plus obscur. Je vais donc essayer d’être clair, mais ne comptez pas sur moi pour évacuer la complexité de l’orientation !
Je voudrais développer trois points :
Tout d’abord, l’histoire d’une recherche : à partir d’un petit historique, je dirai comment j’ai essayé de construire mon identité personnelle et professionnelle en insistant sur cette dernière pour mettre en évidence les courants d’idées et les auteurs qui m’ont marqué, sachant que ce sont aussi les personnes et les groupes que j’ai aidés qui m’ont appris mon métier, sans oublier les 20 ans passés avec Trouver/Créer, pleins de bruits et de fureur, mais aussi de recherche intense et d’amitiés chaleureuses. En 2° partie, j’aborderai le concept de l’expérience, en 3°, le concept du paradoxe. Enfin, je conclurai.

 

Mon histoire commence par la déclinaison de mon identité, comme à la gendarmerie (qui êtes-vous ? vos parents, grands-parents, leurs noms et prénoms, etc.) Parents italiens – père anarchiste, réfugié politique, électromécanicien, mère catholique pratiquante, tous deux originaires d’une petite ville du centre de l’Italie, Fabriano, berceau européen du papier dès le 13ème siècle. Ces racines m’ont imprégné durant toute ma vie et ont fondé mon identité sur des paradoxes : je me sens intégré mais aussi différent… Toute ma vie, je vais faire mentir les statistiques, les diagnostics médicaux, scolaires et administratifs. Contre l’avis de mes enseignants (et les probabilités : à cette époque, avant 1940, les enfants d’ouvriers devaient devenir ouvriers), j’ai poursuivi mes études jusqu’au Lycée Louis le Grand. Mais, arrivé en Maths Sup., une forme atypique de poliomyélite arrêta mon élan …
A ce propos, je vous signale quelqu’un d’absolument passionnant qui vient de sortir un disque, GCM - Grand Corps Malade. Je vous recommande un de ses textes, "10h20", où il raconte ce qui s’est passé quand il a eu une sorte de rupture de la moelle épinière et que les médecins lui avaient donné deux ans à vivre.

C’est une expérience très forte que j’ai vécue aussi. Quand je me suis arrêté, je préparais Polytechnique et on m’a dit : il vous reste un an à vivre … J’ai eu cinq ans d’errance. Heureusement, grâce aux Scouts de France, au chant choral, au théâtre, aux jeunes des hauts de Belleville, j’ai pu tenir le coup. Un médecin a osé mettre en doute le diagnostic de ses confrères et ma vie a pu reprendre son élan. C’est alors que je me suis dit « mais enfin, il n’y a personne pour aider les gens qui sont en errance ? » C’est comme cela que j’ai découvert le métier de conseiller d’orientation.

Quand j’en ai parlé aux jeunes de mon quartier (Belleville –Ménilmontant), ils se sont récriés : « Ne fais pas cela, ça ne sert à rien ! » J’ai quand même persisté dans mon projet, et je suis devenu conseiller d’orientation professionnelle.

Après mes études à l’INETOP, j’ai quitté Paris, en septembre 1954, pour l’Office d’orientation de St Brieuc. J’y ai découvert un travail de conseiller aux antipodes de mes rêves : tests à la chaîne, y compris les tests individuels et les entretiens, constitution de dossiers à l’aveuglette avec des comptes- rendus qui n’étaient utilisés par personne, etc.
A Noël, j’avais trouvé un autre poste : la petite ville de Cholet voulait créer un office d’orientation et le directeur d’Angers cherchait quelqu’un. Cholet, c’est où ? C’est la capitale des Mauges, me répondit-on. Les Mauges ? Oui, "les mauvaises gens" ! Paradoxalement, j’ai passé quinze années d’un travail passionnant et je remercie "les mauvaises gens" d’avoir accueilli un parisien, un "étranger". Ce coin perdu avait une originalité géographique telle que, dans son livre "Paris et le désert français", J.F. GRAVIER réserve tout un chapitre sur le choletais qui ne répond pas du tout aux normes classiques de développement économique des zones rurales. Tout ce qu’on m’avait appris ne marchait pas, les statistiques étaient fausses et il m’a fallu
réinventer mon métier …

C’est là aussi que j’ai découvert, dans les années 60, Carl ROGERS. Il m’a appris une chose que je pratiquais : en toute personne, même la plus démunie, même dans l’état le plus triste, il y a des capacités de développement. Carl ROGERS m’a permis de théoriser ma pratique. Par ailleurs, avec le courant de la dynamique des groupes, j’ai découvert la psychosociologie et complété ma formation grâce à un organisme, l’IFEPP, où j’ai rencontré Alexandre LHOTELLIER qui commençait à théoriser le conseil. J’ai pu mener des recherches sur ma région, en développer les dimensions éducative, sociale et politique et comprendre le rôle complexe que pouvait jouer un CIO à l’échelle d’un territoire.

En 69/70, de privé, mon Office est devenu public et je suis devenu fonctionnaire ! Le Ministère, me reprochant de l’avoir quitté alors que je n’étais pas fonctionnaire en 1955 (ils avaient marqué ça dans un coin de mon dossier), me reclassa comme conseiller et non comme directeur, alors que j’avais créé de nombreux d’emplois ! La situation devint très vite intenable.
Heureusement, j’avais eu la chance de rencontrer à plusieurs reprises Geneviève LATREILLE, d’abord sur les marchés parisiens où nous vendions des journaux à la criée, puis dans les Congrès de l’ACOF et dans des Congrès syndicaux. Elle venait de créer, à LYON, un Centre de Formation de Conseillers d’orientation, rattaché à l’Institut de Psychologie, et cherchait un formateur pour faire équipe avec Yvonne MONGAIN et développer un Centre d’Application aux méthodes originales. Une nouvelle aventure commençait, avec la découverte de LYON - ville aux paradoxes multiples - et une formation professionnelle - elle aussi traversée par des contradictions et des paradoxes. C’est à cette époque là que mes origines révélèrent à mes Inspecteurs que « je manquais de sensibilité administrative » …

Avec Geneviève LATREILLE, je renouais avec Carl ROGERS, mais aussi avec la psychosociologie de l’orientation et la "naissance des métiers", thèse de Geneviève qui troubla profondément le monde des conseillers et des théoriciens officiels. Avec l’appui d’Hugues PUEL, l’économie reprit toute sa valeur. C’est aussi à cette époque là que j’ai appris l’importance de l’interaction entre la théorie et la pratique. A partir de 1979 commença la lutte pour la survie du Centre de Formation de Lyon - considéré comme non orthodoxe - et qui finira par disparaître en 1993 malgré les efforts de Claudine VACHERET.

Entre temps, en 1975, Geneviève LATREILLE invita à Lyon l’un des créateurs de L’ADVP, Denis PELLETIER. C’est de cette rencontre que partirent, en Europe, les formations autour de l'ADVP d’où allait émerger, en 1987, l’association Trouver/Créer, dont j’ai relaté l’histoire par ailleurs. Ce furent aussi les rencontres avec Gilles NOISEUX et Raymonde BUJOLD qui me permirent d’approfondir la dimension psychopédagogique de l’orientation.

En 1977, j’ai découvert Edgar MORIN et les théories de la complexité. J’y trouvais des idées qui m’allaient bien, qui tournaient autour du paradoxe. Il est vrai que, certaines fois, j’étais emmêlé, de par ma vie personnelle, dans des situations paradoxales et je ne voyais pas comment m’en sortir. Edgar MORIN et ses collègues m’ont fait avancer sur ces questions.

En 1982, Geneviève LATREILLE disparaît, vaincue par la maladie. Le directeur de l’Institut de psychologie de Lyon2, Jean GUILLAUMIN, a écrit une préface aux textes de Geneviève LATREILLE où il a exposé sa compréhension de sa pensée. A cette occasion, il nous a fait découvrir quelqu’un que je trouve extraordinaire, le grand pédiatre, psychologue et psychanalyste, Donald W. WINNICOTT. En mettant en évidence le paradoxe du "trouvé/créé", il me lança sur une piste féconde mais parsemée d’embûches. C’est là où j’allais retrouver VICO et le problème de la pensée dichotomique qui règne sur les conceptions de l’orientation depuis le début du siècle.

En 1993, le Ministère a estimé que le centre de formation créé par Geneviève LATREILLE était par trop marginal et innovant. L’association Trouver/Créer, porteuse des innovations du Centre de formation des conseillers, n’ayant alors plus d’adresse, fut alors hébergée par Economie et Humanisme, par l’intermédiaire d’Hugues PUEL.

L’idée utopique de l’association était de faire une synthèse entre les approches sociologiques et économiques des "lyonnais" et les approches psychologiques et éducatives des "québécois". Malgré bien des vicissitudes, des confrontations, des résistances à "l’air du temps", nous avons gardé ce cap, grâce aux apports de Raymonde DEFRENNE et des membres de l'association. Vous trouverez dans le sommaire des sommaires de notre revue l’INDÉCIS tous les éléments nécessaires, dont je fais l’impasse ici, pour en venir à mettre en évidence deux concepts de base sur lesquels appuyer notre nouvelle approche. Le lent entrecroisement entre les savoirs d'expérience, d'action et de réflexion nous a permis d'y voir plus clair et de renforcer à la fois nos identités personnelle et professionnelle. J’en viens à ce qui se présente comme les deux piliers conceptuels de notre approche : expérience et paradoxe.

L’expérience nous renvoie à WINNICOTT et à ce qui est essentiellement d’ordre vital : la première expérience vécue, c’est la vie. Winnicott dit que le bébé, dès qu’il naît et même avant dès qu’il commence à exister, se découvre lui-même et découvre le monde, en même temps. C’est ce qu’il appelle le paradoxe du trouvé-créé. Vous percevez bien le lien entre les deux concepts ! Là, on n’est pas du tout dans la pensée dichotomique. C’est la découverte, en même temps, de soi et du monde. Cette notion renvoie à tous les travaux sur la pensée expérientielle, sur l’apprentissage expérientiel, sur la motivation. Elle nous permet de mieux comprendre qu’on ne fait pas les choses successivement, mais en même temps. Pour ne pas compliquer l'exposé, je vais les présenter l'une à la suite de l'autre, mais ne perdez pas de vue le lien qui existe entre expérience et paradoxe.

L’expérience, ses caractéristiques

D’abord, l’expérience est vécue, c’est-à-dire qu’elle est d’ordre émotionnel ; l’ordre émotionnel est moteur. Ce n’est que petit à petit que va émerger la conscience. Un chercheur en neurosciences, Antonio DAMASIO dans "L’erreur de Descartes" précise : « Descartes dit : "je pense donc je suis" et moi je dis "je suis donc je pense" ». Si vous observez comment a été construit le système scolaire français, vous comprendrez que nous avons été formés véritablement sur une base de cartésianisme, à partir d’un "je pense donc je suis". L’accent est mis sur "je pense", l’élève est une machine à penser et il n’existe pas comme personne. Vous voyez bien, par exemple, que les locaux ne sont pas faits pour que la personne puisse s’exprimer, les groupes se constituer ...

Mais le vécu ne devient une expérience existentielle qu'à partir du moment où s'engage un mouvement de réflexion pour en dégager le sens - l'intentionnalité - puis un travail d'intégration dans l'histoire personnelle et sociale, qui va conduire à prendre une décision - c'est le passage vers l'action. Je peux, à 80 ans, n'avoir que peu d'expérience véritable et, à 30 ans, être une personne d'expérience !

Vous retrouvez ici, introduites autrement, une des bases de l'ADVP, qui a été souvent perdue. Je considère que, dans l’ADVP, on a gardé la séquence de prise de décision, c’est-à-dire les quatre étapes, de manière mécanique, et on a oublié ce qui était, au départ, la force expérientielle. Je ne dis pas cela pour renier la séquence opératoire qui est un outil pour faire des projets, pour la stratégie ; mais, au cœur, il y a l’expérience, celle qui est partagée avec d’autres. Si vous avez des enfants en bas âge, prenez un peu de temps pour les observer et vous verrez qu’ils font un apprentissage expérientiel. Ils découvrent aussi des lois, c’est-à-dire que l’enfant est déjà, tout petit, un chercheur scientifique (cf. les théories de PIAGET), qu’il vit, analyse, classe, étiquette, généralise, avant même de pouvoir trouver les mots pour le dire. On voit des enfants qui ont déjà la notion de lois physiques, chimiques, etc., et aussi la notion de lois sociales. Seulement, cette chance de vivre des expériences réfléchies, partagées, débattues aussi – parce que les enfants, en posant les questions, se construisent un savoir -, plus tard on n’y a plus droit ! Une fois qu’on est entré en CP, LE savoir vous est dit et vous devez l’accepter tel quel.
La découverte des sciences par l’expérience est l’objectif recherché par "La main à la pâte", l’équipe de Georges CHARPAK. C’est une manière de réintroduire l’expérience à partir de l’action, non pas en accumulant des expérimentations comme le proposent les méthodes dites actives (on fait faire un maximum de trucs aux jeunes) mais en leur permettant de réfléchir dessus et d’arriver à des énoncés de lois vérifiés et discutés. Emerge alors la notion d’hypothèse, de dispositif expérimental, qui va permettre aux gens de s’approprier le monde, mais aussi de s’approprier eux-mêmes, de construire des outils qui permettent d’aller plus loin, d’aborder la question du "comment je peux m’approprier ma vie ? " L'individu devient une personne à partir du moment où il s'engage dans l'action comme un chercheur scientifique, observe, s'interroge, débat, formule des hypothèses, en choisit une, monte un dispositif, une stratégie, pour la mettre à l'épreuve, observe à nouveau, évalue les résultats. Il va de l'expérience vécue et intégrée au projet, à l'expérimentation, à l’expérience construite, activée, évaluée ... et ainsi de suite, toujours avec les autres (JE n'existe que s'il y a un TU, nous rappelle Martin BUBER).

Qu’est-ce que cette dimension personnelle, de l’expérience ? - vivre, rêver, imaginer, projeter, réfléchir, intégrer. La dimension sociale, c’est l’expérience partagée, débattue. On ne fait que trop rarement travailler en groupe les jeunes ou les adultes pour débattre de leurs projets, de leurs représentations sociales. L’individu est isolé complètement de son contexte ... or tenir conseil, c'est délibérer pour agir, nous rappelle opportunément Alexandre LHOTELLIER.

La notion de paradoxe

Par définition, c'est une notion difficile à appréhender ! Les confusions sont très fréquentes car nous sommes enfermés dans la pensée dichotomique dans laquelle le paradoxe n'existe pas. Pire, c'est une faute logique qui soulève les sarcasmes des penseurs très rationnels : si A existe, non A n'existe pas. Et pourtant ! Le paradoxe est une notion qui dérange, qui heurte le sens commun, une notion que l'on confond avec la contradiction. Une contradiction peut être levée, résolue et après il n'y a plus de problème; alors qu'un paradoxe ne peut pas être résolu de manière simple, sauf à partir dans le délire. La vie et la mort existent ensemble ; la solution n'est pas la vie seulement la vie, ou la mort seulement la mort, mais vivre comme si on ne devait jamais mourir tout en sachant que c'est impossible.

J'ai développé dans d'autres articles cette notion de paradoxe qui est à la racine de la pensée complexe d'Edgar MORIN. Pour essayer d'approcher cette notion, je vous propose quelques détours. Je vous recommande la lecture de "La malscène" de Philippe BEAUSSAN, sur les paradoxes du spectacle vivant. Le paradoxe du comédien de DIDEROT, c’est comme ce que nous vivons quand nous sommes acteurs de l’orientation : à un moment donné, nous jouons un rôle, des rôles - souvenez-vous des rôles constitutifs de l’identité dont on a déjà parlé. DEPARDIEU, au cinéma ou au théâtre, est-il DEPARDIEU (je le reconnais) ou son personnage (j’oublie l’acteur) ? Comment puis-je, moi, à tel moment, mettre entre parenthèses mes autres rôles et jouer mon rôle professionnel avec toutes ses composantes (stagiaire, intérimaire, chef de service, psychologue reconnu, inavoué, pseudo, etc.)? Quand je débutais, les gens me disaient « monsieur, il faut un diplôme pour faire ce que vous faites ? » Je répondais « à quel genre de diplôme pensez-vous ? » Tranquilles, ils me demandaient « est-ce qu’il faut le BEPC ? » Ou bien la question était « avez-vous des enfants ? Non ? Alors vous ne pouvez pas comprendre ! »

Carl ROGERS parle à ce propos du problème de l’empathie. Pour ROGERS, tout est en position paradoxale : je dois découvrir l’autre qui est devant moi, le comprendre de l’intérieur, essayer de vivre comme il vit, avec sa culture, même si elle me révulse, je dois le faire tout en restant moi-même … et ne me dites pas que c’est facile ! En général, on est dichotomique : ou
je suis en sympathie avec l’autre et je vais peut -être approuver des choses horribles, ou je vais rentrer dans la neutralité bienveillante qu’on m’a apprise quand j’ai débuté, c’est dire que je deviens un glaçon, un miroir abstrait, inodore et sans saveur : le gars dit « je ne sais pas comment je vais faire ce soir, je ne sais pas où coucher » - continuez, je vous écoute… Comment faire ? Comment puis-je à la fois être empathique et rester moi-même de manière à survivre pour les autres ? Si j’entre en sympathie avec les gens, je n’existe plus, je vais les accompagner chez eux, les border dans leur lit, etc. Comment faire, ensuite, pour trouver un rôle plus distancié ? Comment faire ?

Cette notion de paradoxe, qui gêne tout le monde, est au cœur de la vie. MORIN, WINNICOTT, BOUTINET et LATREILLE nous éclairent à ce sujet. Geneviève LATREILLE montre que le métier n’est jamais trouvé comme ça - qu’il n’est jamais inventé non plus comme ça. Aux moments où je nais, où je grandis, où je vais choisir une activité professionnelle, ou plusieurs, je suis dans une société qui se présente dans un certain état, qui m’offre des métiers dans un certain état. Je vais faire "avec". Est-ce que je vais simplement tout ratifier et céder, m’écraser ou, au contraire, ai-je la possibilité d’accepter, provisoirement dans certains cas, et de fonctionner un peu comme un chinois : quand il arrive en France, il prend n’importe quoi pour gagner sa vie, une place de plongeur et, dès qu’il commence à laver ses premières assiettes, il pense au restaurant qu’il va acheter ...

Le paradoxe de l’adaptation : quand je m’adapte, est-ce que je me plie à ce qu’on me demande, est-ce que je me plie à la réalité ou est-ce que je plie la réalité ? Plier et se plier, c’est bien le paradoxe de l’adaptation, de l’enfant qui grandit – j’obéis ou je n’en fais qu’à ma tête – et qui "navigue". Plier et se plier … s’adapter à la société ? ou s’adapter et adapter la société ? c’est-à-dire accepter à certains moments et, à d’autres, refuser.

Cela, on a du mal à le faire passer, parce qu’on résiste au fait paradoxal : si on a dans la tête un métier où les emplois sont divisés en petites cases, s’orienter c’est se caser, orienter c'est caser les gens, trouver à chacun sa case où il restera pour la vie ! Mais qui a écrit cela ? Pourquoi est-ce que je resterais toute ma vie PDG, plongeur ou balayeur municipal ? On a des représentations mentales qui traitent notre univers de façon dichotomique : je suis ça, je ne suis pas autre chose. Alors que, dans mon for intérieur, ma vie personnelle, je sais que je suis ça et autre chose. Pour accepter d’avoir le droit de penser cela, il faut que je sorte du cartésianisme pour qui A est A, B est B et A ne peut être non-A. Alors que le paradoxe est que A et non-A existent ensemble. C’est l’histoire de VICO : si on est trop clair, c’est alors qu’on est obscur. Je vous recommande de travailler cette notion de paradoxe. VICO a aussi inventé ce qu’il appelle l’ingénium, l’invention, l’imagination. C’est la pensée qui relie, par rapport à celle qui sépare. Nous devons naviguer à la fois entre analyse et synthèse, alors qu’en général on s’arrête à l’analyse. Il faut créer des liens entre des choses qui, peut-être, n’en ont pas. Souvenez-vous des auvergnats qui cherchaient du boulot quand ils sont montés à Paris : ils ont commencé à vendre du charbon puis découvert par l’expérience que, l’été, leur commerce ne marchait pas. Ils se sont alors mis à vendre de la limonade. Quelle boutique bizarre, charbon, limonade ! Quand vous évoquez cette démarche avec des gens, à propos de leurs projets d’orientation, ils vous prennent pour un fou. C’est l’idée extraordinaire de Geneviève LATREILLE : les métiers sont des construits humains en grande partie indéterminés. Comment peut-on imaginer les métiers du conseil comme une activité simple, celle d'un agent appliquant des mesures ? Il nous faut devenir des "chevaliers du subjonctifs" !

La construction des identités devrait être l'objectif principal de l'orientation tout au long de la vie. Elle devrait prendre en compte de nombreux paradoxes. Sans entrer dans les détails qui alourdiraient cet exposé introductif, mais pour vous donner envie d'approfondir cette approche, je vais vous en citer quelques-uns, volontairement dans le désordre :
- les rêves d'avenir : ce paradoxe est traditionnellement escamoté en orientation et ramené à un choix simple (sic) entre rêves et réalité. Or les deux pôles de ce paradoxe sont illusions/réalités. Les rêves sont à la fois une tentative de fuite hors du réel ou une construction en imagination d'une réalité future.
- le projet : cette notion a connu son heure de gloire puis est passée de mode. La raison en est que sa dimension paradoxale avait été éliminée. Pourtant J.P. BOUTINET nous avait prévenus en décrivant les huit paradoxes du projet : réussite/échec, temps/espace, individuel/collectif, théorie/pratique, stratégie/improvisation, innovation/régression culturelle, sens/hasard, vivre/mourir ...
- le jeu : c'est WINNICOTT qui a redonné ses lettres de noblesse au jeu en mettant en valeur ses paradoxes : le jeu est à la fois sérieux et pas sérieux, une activité spontanée et organisée, une manière d'essayer un rôle ou de jouer un rôle. Pour qu'il y ait jeu, il faut un espace/temps transitionnel suffisant, mais pas trop, pour que le mouvement, l'action, puisse se dérouler dans de bonnes conditions. S'il y a trop de jeu le mouvement délire, s'il n'y a plus de jeu, le mouvement se bloque. S'orienter c'est donner (ou se donner) du jeu pour se mettre en marche.
- l'expérience : nous avions effleuré tout à l’heure le paradoxe de l'expérience, qui ne devient vraiment une expérience que par la recherche du sens et de la direction, naviguant entre cognitif et affectif, c'est le couple raisons/émotions : à la fois vivre intensément et réfléchir rigoureusement.
- le conseil : une notion souvent galvaudée, réduite soit à un ordre camouflé en conseil, soit à un refus de conseil sous prétexte de neutralité. Rappelons-nous la définition d'A. LHOTELLIER : il s'agit de délibérer pour agir, c'est une situation de conseil individuel ou de groupe. Deux paradoxes importants : il s'agit d'une situation d'influence oscillant entre contrainte et liberté et qui doit se dérouler dans un climat de confiance oscillant lui-même entre dépendance et méfiance.

En guise de conclusion provisoire, j'ai voulu, ici, mettre en valeur ces deux notions - expérience et paradoxe - qui me semblent pouvoir servir de socle à l'approche de Trouver/Créer, laissant volontairement dans l'ombre bien d'autres choses. Pour prolonger la réflexion sur la notion de paradoxes en orientation, je vous signale mon article paru dans l'INDÉCIS, n°28 de 1997, sur la notion d'expérience les articles, anciens mais toujours d'actualité, de Raymonde BUJOLD, en particulier, "le conseiller, un éducateur de l'intentionnalité", paru dans l'INDÉCIS n° 18 de 1990. Permettez- moi, pour terminer, de reprendre ce que j'écrivais pour les dix ans de Trouver/Créer :

« Dans cette nouvelle perspective, les personnes qui s'orientent, comme ceux qui les accompagnent, deviennent des chercheurs qui trouvent et créent en même temps, à l'image des chercheurs scientifiques. »